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A la recherche du bonheur

Tout m'est permis mais tout n'est pas utile; tout m'est permis mais je ne me laisserai asservir par rien.
1 Cor 6,12

Retracer avec précision le parcours spirituel d'une personne n'est pas aisé. Il n’y a pas forcément de chronologie suivie. Il peut s’y trouver des absences, de ces moments de silence qui échappent à l’observation. Il est également possible d’y trouver beaucoup de va-et-vient, des retours en arrière et des bonds en avant. Le mouvement est celui du feu, dont le rythme est irrégulier, avec ses flammes langoureuses qui vacillent, semblent s’évanouir et puis, soudain, se redresser par un effet du vent venu secourir une braise agonisante.

Éveil

Jésus m'aime sans conditions

Voici le récit de mon éveil spirituel, de mon passage d’une vie matérialiste bornée à une vie ouverte sur l'infini et qui donne tout son sens à mon existence.

Je suis né en Belgique, au-dessus d’un négoce florissant qui retenait l’attention de mes parents plus que toute autre chose. Mon intelligence était précoce et j’avais besoin de l’occuper, mais elle ne trouvait pas d’objet sur lequel se fixer. Trop souvent livré à moi-même, je me sentais seul face à un monde d’adultes obsédés par l’argent et dans lequel il n’y avait aucune place pour l’enfance. Je vivotais, dans l'espoir de pouvoir sortir un jour de ma cage, quelque dorée que puisse en avoir été l'apparence illusoire.

En quête du sens de la vie

Au terme dune succession d’échecs répétés, un séjour au pensionnat me permit de boucler, vaille que vaille, un parcours scolaire éclectique. Mais je ne savais plus vraiment, au début de la vie adulte, quelle direction positive donner à ma vie. Ne trouvant pas ma place dans le cursus d’études supérieures programmé par mes parents, fiévreux, en pleine crise existentielle, je me suis mis en quête du sens de la vie.
Au retour d’un voyage en Asie, j'ai commencé à étudier et à pratiquer assidument le bouddhisme tantrique auprès de lamas tibétains.

Pour s’affranchir de la souffrance de l’égo, mes maîtres préconisaient la quête du Ku, le détachement, le vide. Cependant, cette recherche de liberté intérieure ne répondait pas à ma question: on me proposait des moyens pratiques pour atteindre un but dont la finalité ne m’apparaissait pas comme fondamentalement positive. Je n’aspirais pas tant à la négation des énergies de mort qu’à l’affirmation de la vie. J’avais faim et soif de plénitude.

Après avoir lu avec enthousiasme deux biographies de François d’Assise et, dans la foulée, les quatre évangiles de Jésus de Nazareth, je reçus une lettre anonyme qui m’invitait à une retraite prêchée par un prêtre catholique conservateur au sujet de l'oraison dominicale, la prière du «Notre Père». Je m’y rendis par curiosité.
Dès le départ, perdu dans un groupe de dévots qui me posaient toutes sortes de questions indiscrètes et me mettaient très mal à l’aise, je m’appliquai toutefois à pratiquer chacune des démarches de foi mises au programme de ce weekend pas comme les autres.

Frappez et on vous ouvrira

L’organisateur de cette retraite spirituelle avait prévu un temps pour vivre ce qu’il appelait le sacrement de réconciliation. Après qu’il eut vanté en long et en large les vertus bénéfiques de cette pratique qui me paraissait archaïque, je me suis retrouvé, comme malgré moi, dans la file d’attente vers un confessionnal. Je suivais le mouvement général, voilà tout. Et j’étais très embarrassé, car je ne voyais pas ce que j’avais pu commettre comme péchés dans ma vie; la notion-même de péché m’était indifférente. Mon tour approchait et mon embarras allait croissant. Qu’étais-je venu faire dans cette galère? Ne valait-il pas mieux me lever de cette chaise placée au centre d’une grande salle et m’en aller avant de me ridiculiser devant un prêtre catholique?

Alors que mon esprit se débattait avec ces questions somme toute futiles, j’ai perçu, par delà les sons produits par une chaine hifi qui diffusait de la musique classique, comme le bruit d’une porte qui claque. Cela ne provenait pas du bâtiment où nous étions. Simultanément, j’ai perçu comme un léger coup de vent qui semblait provenir du fond de la salle. Or, la porte et les fenêtres étaient closes. Et tout d’un coup, alors que je continuais d’être présent à tout ce qui se passait dans cette salle, au va et vient des autres participants autour de moi, je me suis retrouvé en esprit devant une personne dont je connaissais l’identité pour en avoir lu la vie dans les évangiles quelques mois plus tôt: Jésus de Nazareth.

Jésus est vivant !?

En l’espace de quelques secondes, il me fut communiqué un tas d’informations au sujet de cette personne. Surtout, ce que j’ai compris de fondamental, c’est que ce Jésus, qu’on avait mis à mort 20 siècles plus tôt, était vivant. Il était passé par la mort et il était soudain vivant, présent à moi plus que je ne l'étais moi-même. Encore plus fort, il témoignait envers moi d’un amour inconditionnel comme jamais je n’en avais connu jusqu’alors. J’ose même affirmer que jusqu’à ce jour-là, je ne savais pas ce qu’était véritablement l’amour: il s’agissait d’une vérité qui m’était étrangère, il s’agissait de la seule vérité digne de ce nom. Cela m’a bouleversé.

Simultanément, comme en superposition, j’ai vu ma vie passée se dérouler devant moi comme dans un film. Il y a eu des arrêts sur image sur plusieurs événements apparemment anodins. Il s’agissait de «petites» choses que j’avais faites et qui n’étaient pas justes, qui n’étaient pas en accord avec ce qui était attendu de moi. Il s’agissait de «petits» carrefours où le fait d’emprunter une voie plutôt qu’une autre avait été lourd de conséquences par la suite, avait modifié la qualité de mes relations avec les personnes de mon entourage immédiat. En fait, ces petits événements semblaient avoir des répercussions à une échelle plus grande que juste celle de ma petite histoire personnelle. Il y avait comme un effet d’avalanche aux conséquences de mes actes.

J’étais placé devant un choix: je pouvais garder tout ça pour moi, ou je pouvais déposer tout ça non pas devant Jésus mais « en » Jésus. Il acceptait de prendre sur lui, non pas les conséquences de mes actes, mais leur teneur en mal, leur puissance de mort. C’est quelque chose que j’ai beaucoup de peine à traduire. Le fait est qu’après un instant de réflexion difficile qui peut paraître long mais qui, dans l’espace-temps, n’a pas du dépasser une seconde, j’ai accepté d’accueillir l’amour de Jésus pour moi, de me décharger du fardeau qui pesait lourd sur mes épaules, autrement dit de déposer «en lui» la charge de mort spirituelle qui, jusque là, pesait sur moi comme une malédiction.
Aussitôt, j’ai ressenti une libération. Aussitôt j’ai éprouvé une paix intérieure indescriptible.

Dieu est amour

Un peu plus tard dans la soirée, alors qu’un temps de prière silencieuse avait été organisé, j’ai reçu de faire une deuxième expérience, complémentaire de la première.

J’étais assis par terre, immobile, dans la position du lotus, alors que, tout autour de moi, les gens étaient agenouillés. J’essayais de faire le vide mental tel que cela m’avait été enseigné par les lamas tibétains de ma communauté bouddhiste mais l’agitation interne autant qu’externe des personnes qui m’entouraient rendait l’exercice difficile: j’étais en complet décalage et, comme plus tôt dans la journée, je me demandais s’il ne valait pas mieux que j’aille faire un tour dehors.

Dans la lumière

Et puis, soudain, la personne de Jésus s’est à nouveau proposée. Je dis bien proposée et non pas imposée: comme quelqu’un qui frappe à la porte et attend patiemment que nous prenions la peine de lui ouvrir. Il s’est présenté à moi sous la forme traditionnelle de l’homme en robe longue d'un blanc éclatant. J'ignore s’il s’agissait d’un rêve éveillé, d’une vision, d’une projection de mon imagination. Mais si, tout à l’heure, dans le passage, la couleur dominante était le rouge intimiste, cette fois-ci, tout était clair et lumineux. A peine avais-je laissé Jésus me rendre visite qu’il me transportait en esprit dans ce qu'on appelle communément "la gloire de Dieu.

Soudain, simultanément à la connexion avec Jésus, sans que rien ne semble avoir déclenché ce phénomène, j’ai été envahi par une sensation de chaleur intense et bienfaisante à partir de la région du cœur, qui s’est étendue ensuite progressivement à tout mon corps. Dans le même temps, il m’a été donné de voir une lumière intense, d’une intensité analogue à celle produite par une bombe atomique sans, pour autant, être aveuglante. Au centre de cette lumière dans laquelle j’étais immergé, il y avait une présence: la présence digne de crainte et, en même temps, 100% amour, attirant comme un aimant dont l'attraction est irrésistible. Il me semble que la chaleur qui avait envahi mon cœur et puis mon corps provenait de cette source, unique, indescriptible.

J’ai reçu, à cet instant précis, une masse d’informations impressionnante. Cela m’a été communiqué par un autre canal que le langage que nous utilisons sur terre pour communiquer entre nous. Cela dépassait d’ailleurs ce que le langage le plus sophistiqué peut tenter de décrire. Certains soupirs, certains sourires, en disent plus long que certains mots. Mieux que communiquer des informations, cet être de lumière sans commencement ni fin se communiquait lui-même à mon être. C’est WAOUW! C’est de là que je connais (et non pas que « je crois ») que cet être que nous pouvons désigner par le terme «Dieu» est amour, qu’il est omniscient, qu’il est omniprésent, ...

La plénitude, c'est ici et maintenant

Tout en étant toujours totalement présent dans la salle de méditation, tout en continuant de percevoir l’agitation mentale des personnes agenouillées à côté de moi, je me trouvais en quelque sorte «ailleurs», dans un espace-temps infini. Cet espace-temps infini me semblait être circulaire et concentrique. J’éprouvais un vif désir de m’approcher du « noyau », d’où émanait la présence d’amour, mais un sentiment de « crainte » (il ne s’agit pas de la peur) m’en retenait. C’est un peu comme s’il y avait différents degrés, différents étages, et que l’accès aux plans supérieurs m’était refusé.

Pour progresser, pour pouvoir gravir les échelons, pour escalader plus haut cette montagne, il fallait que je retourne dans la plaine, que je revienne à ma vie dans l’espace-temps que nous connaissons pour y être purifié, affiné, dégrossi.

Je n’en avais aucune envie. Tout ce que je voulais, c’était demeurer dans cet océan d’amour et de lumière, dans cet espace infini où je n’ai d’ailleurs aperçu aucune forme visible. Mais, dans le même temps, j'en ai compris la nécessité: j’ai reçu de comprendre que la terre était le meilleur endroit qui soit pour progresser rapidement. Mon incarnation est précieuse et les épreuves que je rencontre sont des cadeaux si j’adopte l’attitude juste ou si, au travers de celles-ci, j’apprends à adopter les attitudes qui conviennent.

La mesure, la seule qui soit universelle, c’est l’amour. Je peux passer mon existence à ne faire que de toutes petites choses insignifiantes: tout ce qui compte est que cela soit accompli par amour, avec amour et dans l’amour. Au contraire, même les actions les plus héroïques, les réalisations les plus extraordinaires demeurent vaines en dehors de l’amour.

Metanoïa

De nombreuses personnes qui ont connu une expérience aux frontières de la mort peuvent témoigner du fait d’une transformation conséquente à leur voyage dans l’au-delà. Elles ont quitté le plan de réalité consciente que nous connaissons sur la terre et sont revenues avec une perception différente de la réalité, avec des facultés nouvelles. Mon histoire s'apparente à la leur. Comme tous ces témoins, je ne suis pas revenu les mains vides de mon "voyage spirituel aux frontières de la vie".

Voici une description sommaire de quelques-uns de ces cadeaux. Ces derniers ne font pas de moi une personne plus riche ou meilleure que d’autres. Je suis juste en alerte, comme si j’étais bien réveillé pendant que d’autres me donnent l’impression de dormir debout. Ah si seulement tout le monde pouvait sortir de cette léthargie, de cet état d’inconscience propre au fœtus accroché à la matrice de sa génitrice !

Les aveugles voient

La première chose dont je me sois rendu compte – et cela m’a fort surpris - est cette faculté de voir autrement que je ne l’avais fait jusqu’alors. C’est un peu comme si des écailles m’étaient tombées des yeux. Le regard que je pose sur les choses qui m’entourent a changé du tout au tout.

Pour prendre un exemple tout simple, je me souviens d’avoir regardé par la fenêtre. J’ai aperçu une rangée d’arbres, et j’ai ressenti une grande joie; j’avais le sentiment - que j’ai d’ailleurs toujours – de faire équipe avec ces organismes vivants. Jusque là, ils avaient fait partie du paysage, sans plus, au même titre qu’une table, une chaise ou tout autre objet inerte dont nous sommes entourés où que nous nous trouvions. Auparavant, déraciner un arbre, abattre une cloison murale en matière synthétique, tout cela se passait sur le même plan.

Tout à coup, il ne s’agissait plus d’objets matériels dont on peut impunément user à sa guise mais d’organismes vivants qu’il convient de respecter et dont il faut faire usage avec sagesse et modération. Produire pour produire, abattre des forêts entières pour fabriquer des tas de meubles dont les consommateurs potentiels n’ont pas vraiment besoin, détruire de précieux écosystèmes pour s’enrichir au détriment d’autrui et faire tourner une économie délirante, tout cela n’a pas de sens.

La vérité vous rendra libres

Un autre aspect de mon existence a totalement changé à partir de là. Je ne supporte plus d’être superficiel ou de devoir porter un masque, même pour me protéger de la malveillance de certains. Par conséquent, je rencontre de grosses difficultés relationnelles avec des personnes qui, souvent prisonnières d’un système artificiel, ne sont pas authentiques.

Lorsque je suis revenu à la maison, au terme de cette retraite dont il a été question plus haut, je n’étais plus du tout en adéquation avec ma compagne, avec qui je cohabitais depuis plusieurs semaines. Soudain, nous n’étions plus sur la même longueur d’onde. Nous n’arrivions plus à communiquer: j’avais beau lui faire, en long et en large, le récit de mon expérience, elle ne comprenait pas ce qui se passait : elle était convaincue que j’avais perdu la raison. Pire encore, je me suis rendu compte que ce que j’avais pris pour de l’amour n’avait été, jusque là, que du sentimentalisme et de la possessivité.

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement

La gratuité est devenue monnaie courante dans mes échanges avec les personnes que je rencontre. Certes, il faut bien disposer d’un peu d’argent si nous voulons pouvoir manger, bénéficier d’un toit au-dessus de notre tête, nous vêtir décemment, disposer d’outils de travail, tout cela dans un monde où l’argent continue de servir d’instrument de mesure et où, par-dessus le marché, la solidarité fait trop souvent défaut.

Mais ambitionner un haut salaire, chercher à faire du profit, amasser son avoir, thésauriser ses gains à des fins égoïstes, tout cela semble vain: cela appartient désormais à un monde dont je ne fais plus partie et dont – même si ce n’est pas facile à assumer tous les jours – je suis exclu.

Ce partage spontané de ce que j’ai reçu va de pair avec le choix d’une pauvreté volontaire à travers laquelle j’apprends à faire confiance à Dieu. Même si cela me met en marge d’un système dominant sur la planète, cela me permet de rester cohérent.

Dieu est ici et maintenant

Certes, le terme « Dieu » demeure réducteur, mais il faut bien lui donner un nom générique pour en parler. Pour moi, depuis le 16 novembre 1985, Dieu est un être personnel. Il est la source, l’origine de toute vie dans l’univers et il est plus que la somme de toutes les parties dont cet univers est constitué. De surcroît, comme le proclame l’évangile, il est amour et il se communique à nous sur un mode personnel.

Le sentiment qui accompagne le processus de transformation dans lequel je suis engagé désormais est que je ne suis plus seul. Au lieu du vide, je suis habité par une plénitude. Où que je me trouve, à quelque moment que ce soit, Dieu est présent: il me suffit de me recueillir, de me recentrer pour le rencontrer au plus profond de moi. Et cette présence de Dieu est rassurante, réconfortante: elle va de pair avec la paix du cœur.

Oui, la paix intérieure est le don le plus le plus considérable auquel je puisse prétendre et cela 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. C’est un cadeau inestimable dont je suis responsable et dont, malheureusement, l’esprit du monde dans lequel nous vivons ne cesse de chercher à nous divertir. Effectivement, dès que je sors de cette présence, dès que mes cinq sens me chatouillent – et cela n’arrive que trop souvent – l’inquiétude et la peur me guettent de nouveau. Une fois égaré en surface, la tendance naturelle de ma chair est alors la fuite en avant vers plus de distractions, vers plus de choses étrangères à mon cœur, afin de compenser, notamment par un surcroît d’activités à développer, le manque d’être qui me taraude.

Toutefois, Dieu est patient et il m’attend. Jamais il ne m’a fermé la porte de son cœur miséricordieux. Il est ce toit sous lequel je puis revenir me réfugier à tout moment et m’y refaire des forces pour la route. Il me suffit de lui demander pardon de m’être échappé une fois encore pour que nos rapports soient rétablis et que le parfum de la paix intérieure qui me faisait tant défaut au dehors emplisse à nouveau toute la maison.

Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés

La miséricorde de D.ieu à mon endroit a eu pour effet de me rendre plus humble. Ce n’est pas que, comme par enchantement, « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », mais mon a priori vis-à-vis des êtres créés que je rencontre est devenu positif. Finie la peur et adieu la méfiance. Dieu ne crée rien sans y investir de sa personne, sans y laisser sa marque de fabrication: l'amour. L’amour de Dieu est donc inscrit sur toutes ses créatures, sans la moindre exception. Comme il est regrettable que tant et tant d'êtres vivants se rebellent contre leur Créateur et s'acharnent à vouloir gommer leur provenance au point d'en oublier la destination.

Bon, à la longue, je me suis tout de même rendu compte que mon attitude accueillante ne suffisait pas à détendre certaines personnes habituées à porter un masque, à se dissimuler derrière la vanité de leur titre, de leur prétendu rang social, de leur avoir et du mépris de tout ce qui bouge et n’appartient pas à leur caste. Il y a aussi toutes ces personnes qui se condamnent elles-mêmes pour tous les faits et gestes inavouables qu’ils posent, les uns dans l’obscurité, les autres à ciel ouvert et qu’un regard qui trouve son origine dans le cœur vient confondre. Tout le monde n’a pas cette simplicité que nous rencontrons souvent chez les personnes handicapées mental, donc moins catégoriques et moins mentales…

La veuve et l’orphelin

Un autre aspect de ma nouvelle naissance, de mon éveil spirituel, est le besoin vital de contribuer activement au bien d’autrui. A cette ouverture du cœur est venue se greffer la faculté d’éprouver de la compassion pour les êtres qui souffrent. Il ne s’agit pas d’un ressenti émotionnel mais physique: je suis bouleversé jusque dans mes entrailles.

Ma vie n’a de sens que si je peux participer activement à l’édification d’un monde plus juste, plus équitable, où l’amour et la vérité peuvent régner en maître. J’ai conscience que tout acte posé par amour et dans l’amour, aussi infime soit-il, portera ses fruits en son temps, à la manière du grain de blé semé en terre. Et je sais, en mon âme et conscience, que toute action menée en dehors de l’amour, aussi louable puisse-t-elle être en apparence, demeure vaine, vide et creuse.

Le pardon

Ce matin, un voisin m’a confié qu’il rencontrait de grosses difficultés dans le sommeil. Victime de plusieurs vols et de trahisons de la part de proches collaborateurs, traumatisé, il n’en dort plus la nuit tant il est assailli d’angoisses et de cauchemars. C’est sans compter les émotions de rancune et de haine qu’il ne peut contenir à l’encontre de ces personnes qui lui ont fait du mal. Il est captif d’une situation, d’un état d’âme qui lui empoisonne l’existence.

Je me suis souvenu que j’avais, moi aussi, connu une situation analogue. Et j’ai pris conscience de la chance que j’avais d’avoir pu sortir de cette cage à l’intérieur de laquelle la vie est quelquefois insupportable. Cependant, je me suis également rendu à l’évidence que la porte que j’avais empruntée pour m’échapper ne pouvait s’ouvrir qu’à l’aide d’une clef: le développement d’une relation personnelle avec Jésus de Nazareth et l’approfondissement de ma confiance en sa personne et son enseignement.

La beauté intérieure est contagieuse

La grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ nous dit le prologue de l’évangile selon Jean. Jamais je n’ai été autant conscient de cela que le jour où j’ai croisé son regard d’amour miséricordieux posé sur moi. Je me savais pécheur, autrement dit, à côté de la plaque et capable d’occasionner le désordre et le trouble autour de moi, capable de provoquer les larmes, capable d’égoïsme et très peu apte à aimer gratuitement, à donner sans calcul et sans arrière-pensée. Mais je savais que l’amour de Jésus, qui surpasse de très loin l’amour que le plus vertueux des habitants de cette terre peut exprimer, le rendait capable de pardonner à quiconque, tant il est libre et détaché de son égo, tant son regard demeure rivé en permanence sur Dieu, source bienveillante de toute vie dans l’univers.

Cette rencontre avec la beauté faite chair nous donne le désir de lui ressembler. Nous comprenons à quel point notre vie peut être aliénante tant que nous ne la mettons pas en équation avec Jésus ou ceux de ses disciples qui se sont laissé dépouiller d’eux-mêmes pour aimer davantage. Nous prenons conscience de notre médiocrité dès lors que nous luttons, jour après jour contre des forces qui nous collent à la chair et dont – quelle que soit la méthode mise ne place pour y parvenir – nous ne parvenons pas à nous libérer. Notre misère ombrageuse crève l’écran cependant que la lumière qui émane du cœur de Jésus devient manifeste.

En réalité, évaluer la facilité avec laquelle nous arrivons à pardonner ou non est un révélateur efficace de notre degré de liberté intérieure, de notre niveau d’attachement à nous-mêmes. Aimer autrui plus que soi-même, aller jusqu’à aimer nos ennemis, servir gratuitement et renoncer à toute forme de reconnaissance, semble être le sommet le plus élevé que nous soyons conviés à atteindre. Où en sommes-nous ? Personnellement, jamais je n’aurais pu être en paix avec une personne qui m’a fait du mal sans Jésus. Jamais je n’aurais pu poser des gestes totalement désintéressés sans la foi en la justice de Dieu telle qu’elle nous a été révélée par l’enseignement dispensé par Jésus. Et j’ai encore et toujours besoin de lui pour progresser dans ce sens.

Oser faire le premier pas

Dans la pratique, je me suis rendu compte que seule la première fois coûte vraiment. Après que nous ayons fait l’expérience de la joie, de la paix, de la sérénité intérieure que le premier pardon a libérée en nous, nous pourrions presque devenir gourmands de miséricordes à exprimer. Et c’est, comme l’a exprimé Jésus, une nourriture que nous pouvons consommer à volonté, tant elle est bénéfique pour tout notre être. Il n’est aucunement question, ici, du pardon envers les personnes auxquelles nous sommes tellement attachés que nous serions prêts à excuser leurs mauvais travers et leurs pires méfaits. Non, il s’agit du pardon impossible à donner, notamment envers des personnes qui ne nous aiment pas et/ou que nous n’affectionnons pas, envers des êtres dont la seule évocation peut réveiller en nous des sentiments de peur, d’effroi, d’amertume, de colère, de rancune, de vengeance.

Mon tout premier pardon de ce type me semblait donc impossible à exprimer. Il m’a fallu recourir au soutien d’un groupe de relation d’aide pour y arriver et me préparer très graduellement à franchir cette limite posée par ma raison, mes émotions, mes sentiments. J’ai vécu ce passage comme une mise à nu, un dépouillement, une mort à moi-même. C’est, en fin de parcours, cette parole exprimée par Jésus, alors qu’il était en train de mourir en martyr sur une croix, qui m’a décidé à franchir le pas : Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Le jour venu, conscient de la miséricorde de Dieu à mon égard, j’ai visualisé Jésus suspendu au bois de la croix et je me suis appuyé sur le pardon que mon Maître spirituel paraissait pouvoir exprimer, lui, envers la personne qui m’avait fait du mal. Je me suis mis à son école et j’ai accompli ce qui me semblait être aussi dangereux qu’un grand saut dans le vide. Aussitôt, cette parole de l’évangile est devenue une réalité tangible : Venez à ma suite, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau et je vous donnerai du repos, car je suis doux et humble de cœur. J’ai fait l’expérience du repos…

Pardonner, c'est guérir

Ce pardon une fois exprimé, presque à contrecœur, d’abord du bout des lèvres et ensuite avec conviction, j’ai pu poser des gestes de réconciliation concrets envers la personne concernée. Peu importait sa réaction, je savais, par la foi, que le seul fait de lâcher prise était libérateur pour moi et pouvait également libérer cette personne de cette dette envers moi qu’elle avait contractée sans même s’en rendre compte. Si aucun lien d’amitié n’a résulté du pardon échangé avec cette personne, je m’en suis trouvé gagnant en ceci que j’ai pu faire l’expérience du détachement. Les nœuds étaient défaits et les amarres pouvaient être larguées. Ma mémoire s’est trouvée lestée d’un poids considérable et ma nacelle a soudain pris de l’altitude.

Une lecture attentive des évangiles nous permet de constater que le pardon accordé par Jésus est souvent accompagné d’une guérison de la personne à qui ce pardon est accordé. Je réalise aujourd’hui à quel point le pardon que j’accorde à un tiers qui me fait du mal peut être source de guérison, non pas d’abord pour moi qui suis blessé, mais pour lui! Par contre, ne pas lui accorder mon pardon risque de l’enfermer dans sa dette. Oui, il est toujours juste et bon de pardonner à une personne: tout le monde y gagne et l’amour, au lieu de n’être que le résultat d’une addition (œil pour œil, dent pour dent ou un donné pour un rendu), devient le produit d’une multiplication.